| Françoise Hardy sait trop bien, elle qui demeure une mélomane sans cesse à l’affût de nouvelles découvertes, combien d’albums inutiles font de l’ombre à ceux qui pourraient procurer l’essentiel. Elle sait aussi qu’au hit-parade des oubliettes, les candidats se pressent plus nombreux qu’à l’imprimerie nationale des mémoires. Alors elle a choisi, depuis toujours, d’être « Juste un ange qui passe », une manière d’ombre qui plane sur des générations de chanteurs et de chanteuses à voix pâles, d’Etienne Daho en Keren Ann, de Daniel Darc en Carla Bruni, sans pour autant se sentir des obligations de marraine, encore moins de Marianne. Elle suit juste son frêle sillon, à vitesse d’une sortie tous les quatre ou cinq ans, et nous épargne heureusement de ces encombrements de chansons vite usinées et dont on ne saurait que faire. La dernière fois, en 2000, elle avait même choisi le Clair obscur, la demi teinte un peu frustrante d’un disque constitué pour moitié de reprises. Autrement dit, Tant de belles choses est son premier album totalement inédit depuis Le danger, il y a huit ans. En l’espèce – ermite ascendant escargot - son seul concurrent recevable a pour nom Jacques Dutronc.
Automne 2004, saison taillée sur mesure pour la mélancolie quasi génétique de Françoise Hardy, elle nous invite à la suivre en commençant par dire qu’elle va nous lâcher la main. Et comme il y a tant de belles choses à découvrir au détour de ces douze chansons, il est vivement conseillé de s’y laisser perdre, engloutir, avaler comme à l’intérieur de brumes qui enivrent autant qu’elles enrubannent, protègent autant qu’elles abandonnent à l’inconnu. Comme d’habitude, elle a écrit presque tous les textes, d’une pointe fine et ferme qui s’abreuve toujours aux mêmes encres - le bleu des cœurs brisés, le sépia des souvenirs, le vert trouble des jardins secrets fraîchement désherbés par la nostalgie - tandis qu’elle est allée chercher, ou a laissé venir à elle, les mélodies qui épouseraient au plus près ses envies du moment. Moins ouvertement pop et rock que Le danger, ce nouvel album renoue avec la beauté orgueilleuse de certains des albums que Françoise laissa en dépôt à la postérité au commencement des années 70, les sublimes Soleil ou La Question, avec cette même douce alchimie qui entrelace les mots, les airs et les arrangements – cette Sainte Trinité d’une chanson réussie – comme s’ils étaient nés pour s’assembler, comme un confluent d’évidences. Tant de belles choses…, le premier single de l'album bénéficie d’une double lecture : celle de l’arrangeur Erick Benzi, perforée par la guitare floydienne de Gildas Arzel, et celle plus retenue de son compositeur Alain Lubrano, dévoilée en morceau caché à la fin du voyage. Lubrano, qui collabore étroitement avec les Hardy/Dutronc depuis plusieurs années, a composé et réalisé quatre autres titres, certains en compagnie d’une inconnue nommée Pascale Daniel, qui signe seule le minimaliste Sur quel volcan ? et une entrée plutôt royale dans la chanson hexagonale. |