Les 12 duos racontés par Françoise Hardy

Que reste-t-il de nos amours ?
Avec Alain Bashung
Ce n’est pas rien de chanter sa chanson préférée avec l’un de ses chanteurs préférés. Mais Bashung est d’une simplicité et d’une humilité rares. Nous avons enregistré ensemble et j’ai eu l’impression d’un véritable moment de grâce. Après avoir parlé à Alain du trac que j’éprouvais depuis plusieurs jours à l’idée d’interpréter un tel chef d’œuvre, il me répondit qu’il en est des grandes chansons comme des très belles femmes : il ne faut pas trop les respecter. Mais j’oublie de dire que l’idée de cet album de duos est partie de ce qu’Alain avait demandé à Virgin, il y a deux ans, si j’accepterais de chanter cette chanson avec lui. Il avait lu quelque part que si je devais choisir une chanson entre toutes, ce serait celle-là et je suppose qu’il en va de même pour lui.


Modern style
Avec Alain Delon
“Modern Style” a été composé et créé par le chanteur suisse, peu connu en France, Jean Bart, dans son album “Fin et Suite” en 1994. Le texte qui m'avait beaucoup touchée, crédité à Yves Sarda, est en fait un montage de textes d'Henry-Pierre Roché dans le film “Jules et Jim” de Truffaut. C’est un hommage que Jean Bart voulait rendre à ces deux auteurs. J’avais régulièrement envie de reprendre ce morceau sans savoir comment. Quand on m’a suggéré de faire un album de duos, j’ai demandé à Alain Delon de dire ce texte avec moi, d’abord parce que c’est un écorché vif plus sombre que solaire, ensuite parce que c’est un immense acteur et une légende.


Amour, toujours, tendresse, caresses...
Avec Jacques Dutronc
J’ai toujours eu envie de reprendre cette jolie chanson oubliée ou peu connue de Jacques Dutronc parolée par Jacques Lanzmann. La mélodie en est très accrocheuse, facile à chanter et le texte génial. Comme Jacques chante encore plus rarement que moi, il a paniqué la veille de l’enregistrement au point de faire irruption au studio où notre fils Thomas enregistrait la rythmique pour demander d’arrêter tout, car il n’y arriverait jamais. On a réussi à lui prouver que la tonalité lui convenait et quand je suis revenue avec lui le lendemain pour faire les voix, j’ai proposé qu’on chante ensemble, dans l’espoir qu’il s’ajusterait instinctivement à ma petite voix. Ca a marché et je suis très contente du résultat et très fière des guitares de Thomas.


Partir quand même...
Avec Julio Iglesias
Quand Virgin m’a proposé de faire un album de duos, cela ne m’a pas emballée. Et puis, j’ai pensé que si cela me permettait de réaliser un ou deux fantasmes, j’aurais tort de refuser une telle opportunité. Le tout premier de ces fantasmes était de chanter avec Julio Iglesias dont j’adore le timbre de voix et nombre des interprétations - je vénère, entre autres, sa version de “Caruso” avec Lucio Dalla -. Je lui ai proposé une reprise de “Partir quand même” une chanson que j’avais créée en 1988 et dans laquelle je l’avais toujours imaginé. Il paraît que Julio a besoin d’être seul avec l’ingénieur du son quand il enregistre, ce que je comprends parfaitement. Il a donc fait sa voix chez lui à Marbella et je dois dire que quand elle m’est enfin parvenue - au mois d’août en Corse -, mon émotion a été immense.


My beautiful demon
Avec Ben Christophers
Il s’agit d’une de mes chansons de chevet qui était sur le premier disque d’un auteur-compositeur-interprète anglais, Ben Christophers. Je l’avais découverte dans l’émission de Bernard Lenoir. Par la suite, un concours de circonstances m’avait fait correspondre avec Ben, ce qui avait d’ailleurs abouti à une très belle chanson, “La folie ordinaire”, qui figure sur mon dernier album. En réécoutant “My beautiful demon”, je me suis rendu compte que nos tonalités étaient proches et ai proposé à Ben de reprendre en duo ce chef d’œuvre trop méconnu. Le musicien-réalisateur Érick Benzi qui l’appréciait aussi, a souhaité me proposer quelque chose. Sa réalisation est fantastique. Je pensais chanter avec Ben selon une répartition pré-établie, mais Érick nous a demandé de chanter séparément la chanson en entier. Nous avons fait trois prises chacun. Grâce à Ben, grâce à Érick, le résultat est presque parfait et je considère qu’il s’agit là de l’un des plus beaux enregistrements auxquels j’aurai participé de toute ma vie.


Soleil
Avec Alain Souchon
Quand Virgin m’a suggéré un album de duos, il m’a été dit qu’Alain Souchon que depuis toujours j’apprécie au-delà de tout rêvait de chanter avec moi “Soleil”, une vieille chanson américaine que j’avais adaptée et chantée à la fin des années 60. Info ou intox ? Quoi qu’il en soit, cette chanson a été le premier enregistrement de l’album. Mais quand j’ai commencé à chanter, je me suis rendu compte que c’était beaucoup moins facile qu’il y a quarante ans et j’ai plus ou moins paniqué. Alain était de son côté vaguement tétanisé aussi. Mais il a un tel humour quoi qu’il fasse, que la séance restera un souvenir merveilleux. Quand il chante il a une façon très spéciale d’agiter les bras : on dirait un oiseau qui va s’envoler.


Cet enfant que je t’avais fait
Avec Rodolphe Burger
C’est un autre chef d’œuvre de la chanson française et le reprendre était une forme d’hommage à cette poétesse incomparable qu’est la fantasque Brigitte Fontaine que j’aime de tout mon cœur, ainsi bien sûr qu’à Jacques Higelin que je connais moins mais admire beaucoup. Quand j’avais demandé à Rodolphe Burger de réaliser le duo avec Alain Delon, ce qui l’entraînait dans un univers a priori aux antipodes du sien, il avait suggéré qu’on fasse un duo ensemble et nous avions eu chacun de notre côté l’idée de cette chanson. Rodolphe a dû se plier à ma tonalité un peu basse pour lui. Qu’il soit remercié pour cet effort et pour sa belle réalisation, aussi étrange et surréaliste que la chanson.


Le fou de la reine
Avec Henri Salvador
Pour son album “Chambre avec vue” Henri, l’un de mes chanteurs préférés, tenait beaucoup à ce que nous chantions en duo. Il m’avait envoyé une de ces jolies mélodies dont il a le secret et j’avais tenté un texte dessus. Il avait été question d’une quarantaine de cordes écrites par je ne sais quel célébrissime arrangeur américain. Pour ne pas rester sur la frustration de la rythmique minimaliste dont il a fallu finalement se contenter, j’ai proposé à Henri d’y retourner. Grâce à Khalil Chahine et mon fils Thomas, nous avons eu une excellente rythmique et Khalil a écrit des cordes magnifiques. L’enregistrement a eu lieu en mars, j’avais une bronchite et Henri n’était pas au mieux de sa forme, mais quand il a commencé à chanter, la magie était tout de suite là, comme d’habitude. La voix d’Henri est un miracle dont je ne me lasse pas et ne me lasserai jamais.


Les sédiments
Avec Arthur H
Alain Lubrano avec qui je travaille depuis une quinzaine d’années m’avait envoyé un CD avec ses dernières créations qui ne m’étaient pas destinées mais au sujet desquelles il souhaitait avoir mon avis. J’ai été tellement séduite par “Les sédiments” que j’ai insisté pour l’enregistrer. À peu près au même moment, Arthur H que je n’avais jamais rencontré m’envoyait son dernier album avec un petit mot très gentil. Alain ayant très envie que sa chanson soit également chantée par Arthur et Arthur appréciant sa chanson, cela s’est fait tout naturellement. Pour l’anecdote, je lui avais donné rendez-vous chez moi avant l’enregistrement pour que nous fassions connaissance. Il a débarqué la veille du jour prévu, ce qui fait qu’à tort ou à raison il m’est apparu comme un doux rêveur, espèce non protégée que j’apprécie particulièrement.


La rue du babouin
Avec Maurane
Je me suis souvenue que quelques années plus tôt j’avais, à sa demande, confié à Michel Fugain le seul texte sans musique qui traînait dans mes tiroirs depuis la fin des sixties, un texte que je remaniais de temps à autre. La mélodie qu’il m’avait chantée en Corse m’avait beaucoup plu. Sans nouvelles depuis lors, j’ai contacté Michel pour savoir ce que cette chanson était devenue : il allait l’enregistrer incessamment, sous peu, mais ne pouvait m’empêcher de la chanter de mon côté si je le désirais. Lorsque j’ai reçu la maquette, je me suis rendu compte que la mélodie de Michel qui avait l’air toute simple, était en fait compliquée et horriblement difficile à chanter. J’ai donc tout de suite pensé à Maurane pour le plus grand bonheur du réalisateur Khalil Chahine qui en est, comme moi, un fan absolu. J’ai fait ma voix le même jour qu’elle, mais juste avant. Bien m’en a pris car, comme je m’y attendais, elle a enregistré la sienne en trois fois moins de temps. En plus d’être une immense artiste, Maurane est une fille formidable et la séance n’était pas triste comme le montrent les quelques photos qui en ont été faites.


La valse des regrets
Avec Hélène Grimaud
Cela faisait quelques années que Stéphane Barsacq, l’éditeur d’Hélène Grimaud qui est aussi un ami commun, nous avait suggéré de faire quelque chose ensemble, ce qui me paraissait tout à fait saugrenu. Quand il a été question d’un album de duos, j’ai pourtant eu l’idée de proposer à Hélène cette valse de Brahms devenue La Valse des regrets et reprise par certains chanteurs. Elle a tout de suite accepté mais n’a pu enregistrer son piano qu’à la toute dernière minute à Berlin. Ce qui me contrarie, c’est que dès lors que l’on pose une voix sur un piano, on perd une partie importante de la beauté et de la subtilité de celui-ci. J’avais l’impression de commettre un sacrilège, non seulement en chantant une mélodie de Brahms, mais aussi en le faisant sur une interprétation pianistique sublime. Je suis infiniment touchée qu’une artiste de la dimension d’Hélène m’ait fait ce cadeau sans prix.


Des lendemains qui chantent
Avec Benjamin Biolay
De tous les artistes de “la nouvelle chanson française”, le seul dont je sois inconditionnelle est Benjamin Biolay, qui est à la fois un grand auteur et un grand mélodiste. J’aime aussi beaucoup comme il chante. Ces lendemains qui chantent et qui n’arriveront jamais, ces lendemains qui dansent mais qui souffrent en silence, j’ai adoré les enregistrer dans ce lieu bientôt mythique qu’est le studio Labomatic, sous l’oreille aussi exigeante que bienveillante des grands magiciens du lieu, Bénédicte et Dominique Blanc-Francard.